Un bouquet de trois tulipes, la première est noire.

Le champ de bataille n’était plus qu’un vaste cimetière. Des râles et quelques chuchotements ressortaient dans le silence assourdissant tandis que les soldats victorieux cherchaient les blessés, emprisonnaient les vaincus et dépouillaient les cadavres. De sa haute taille, le daemon fouillait des yeux les vestiges de cette guerre. Après des années de lutte, l’armée qui l’avait invoqué avait enfin envahi les terres sacrées. La soif de sang pulsait encore en lui et se disputait à la saveur de la victoire. Pourtant, un autre sentiment l’envahissait, le rendant fébrile. Dans la mêlée, il avait été séparé du groupe et, même en surplombant la vallée de ses ailes, il ne les avait pas retrouvés. Malgré le fait il ne souhaitait aucunement être vu à l’œuvre, il s’était juré de veiller sur sa sécurité.

Ayant enfin repéré le corps sans vie d’un ancien camarade étalé dans la boue et le sang, il se dirigea vers la dernière personne vivante de la zone. Son cœur accéléra quand il reconnu la silhouette vacillante. A genou, elle suppliait les siens de ne pas l’abandonner, étant l’une des dernières survivantes des gardiens du sanctuaire, elle se savait seule et perdue. Alors qu’elle tombait, l’être ailé se précipita à genou pour la réceptionner à temps. Des larmes coulaient de ses yeux clos et son souffle léger témoignait de ses forces déclinantes. Il était heureux d’être arrivé derrière elle, à n’en pas douter le revoir sous sa forme démoniaque rajouterait à l’horreur actuelle.

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Des semaines plus tard, dans sa chambre en haut d’une tourelle, le daemon observait les nuages qui s’amoncelaient et respirait l’air iodé par la fenêtre ouverte. Il se sentait en sécurité dans son manoir perché sur une falaise. Peu de personne connaissaient son emplacement protégé, il possédait une autre habitation où il faisait croire qu’il vivait permettant de garder isolé son havre de paix. Il y était venu dès que la jeune femme était tombée dans ses bras. La soigner fut long et difficile, d’autant plus qu’elle refusait quoique ce soit de lui et qu’elle cherchait à s’échapper dès que possible. Heureusement, le domaine était entouré de boucliers empêchant quiconque d’entrer et de sortir sans son autorisation.

A présent, la colère et la culpabilité ternissaient l’éclat d’espièglerie de son regard. L’esprit démoniaque s’en félicitait, la jeune femme était toujours attachée à lui pour encore se sentir trahie. Cependant une autre part de lui en souffrait, l’absence de ses sourires le glaçait chaque jour un peu plus et sa chaleur lui manquait cruellement.

Il regrettait l’époque où ils vivaient tout deux au quartier général en terre sacrée, elle en tant que gardienne-guérisseuse et lui se faisant passer pour un gardien-archéologue. Durant ces jours, elle ne se réveillait pas lorsqu’il venait la rejoindre dans leur lit mais plutôt quand il en était absent. Elle ne rangeait pas non plus ses cadeaux dans un coffre, hors de sa vue, mais les portait. A présent elle fuyait sa présence, se réfugiant dans les cuisines ou dans l’arbre de la cour, ravissant son esprit de prédateur et attristant son âme passionnée.

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Pendant qu’il réfléchissait à une stratégie pour apaiser sa trahison et reconquérir sa bien-aimée, le regard perdu dans l’océan, les heures s’étaient écoulées et la nuit était tombée. Sans surprise, il était toujours seul dans cette chambre froide. Il savait qu’elle s’était une nouvelle fois endormie loin de lui. En poussant un soupir, il alluma un feu et alla la chercher. Profondément enfoncée dans le sommeil, elle ne réagit pas lorsqu’il la souleva du fauteuil du salon, révélant ainsi qu’elle lui faisant inconsciemment confiance. Il revint la déposer sur son lit avant de la rejoindre sous la couverture. Savourant sa présence dans ses bras il s’endormit à son tour.

Comme chaque nuit il la rejoignait dans ses songes, revivant la guerre, le deuil, sa trahison et leur histoire. Il profitait toujours de ces instants de communion pour tenter de se rapprocher d’elle. Obligeant son esprit à le voir sous l’apparence humaine de leur rencontre plutôt que sa forme ailée aperçue le jour où il s’était révélé être un espion au sein de la garde sacrée. Cette fois, il la fit valser sous les lampions d’un temple, l’a fit rire des plats insipides d’une auberge, lui fit découvrir une légende près d’un feu de camp et l’aima sous une cascade au clair de lune.

Une fois leurs esprits séparés, il ne se réveilla pas pour la contempler, se rassurant sur le fait qu’elle était bien en vie, à la place il fit un cauchemar. Il se revit se précipiter sur le champ de bataille pour la rattraper sauf qu’elle ne tomba pas mais se retourna, son visage reflétant haine et vengeance. D’une voix éraillée et faible, elle énonça au daemon horrifié qu’il ne pourrait plus se jouer d’elle maintenant qu’elle avait offert son âme à un autre.

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En sursaut, l’être des ténèbres se réveilla dans une pièce glaciale. La place à côté de lui était vide mais encore tiède. La fenêtre de la chambre grande ouverte laissait s’infiltrer le vent, celui-ci rabattit le pan d’un tissu qui bientôt tomba. Avec un hurlement, il se précipita pour voir un des draps arraché au lit plonger, une longue chevelure se révélant par instant. Le daemon en réfléchit pas avant de s’élancer à son tour, changeant de forme dans sa chute. Mais ses quatre puissantes ailes ne parvinrent pas à la rattraper avant qu’elle atteigne l’eau ni même quand elle s’enfonça dans les profondeurs marines. Il eut juste le temps d’apercevoir la silhouette floue d’une main avant que l’océan ne l’avale.

Il ne se souvint pas de la suite, quand il revint à lui il se trouvait dans sa chambre qu’il avait dévasté. Ses deux paires d’ailes lourdes d’eau salée de chaque côté de son corps assis sous la fenêtre. Il fixait la surface intacte de la coiffeuse où un bracelet en argent y reposait, vestige d’un trésor autrement plus précieux désormais perdu.

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« Sur ta tombe je dépose une tulipe noire pour te dire à quel point ton départ me laisse dans une intense souffrance. »

 

A suivre …


Parva Bulla (Juillet 29, 2018)


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